Dominique Temple, chercheur indépendant, spécialisé dans l’économie de réciprocité, nous livre son analyse de l’allocation universelle (autre nom du revenu de base). Pour lui, l’allocation universelle doit être considérée comme un don qui implique la réciprocité.

Les analyses concernant l’allocation universelle peuvent être séparées en deux groupes : selon qu’elles envisagent l’allocation universelle au sein de la production pour l’échange ou pour libérer la créativité du donataire au sein de la production pour la réciprocité.

L’allocation universelle dans le cadre de l’échange

Dans le cadre de l’échange, chaque partie n’agit vis-à-vis de l’autre que dans son intérêt propre. Il est logique de penser que dans ce rapport de force, l’allocataire tente de recevoir le plus possible en cédant le moins possible, et que le “donateur” cherche à lui imposer un travail en contrepartie. Ainsi, on peut voir dans l’allocation universelle :

une avance sur les potentialités d’échange des citoyens, une sorte de crédit sur les capacités de production ou de travail pour l’échange[1].

L’argument repose sur l’idée de transformer en emplois salariés des services assurés préalablement par le don dans la sphère de la réciprocité, et de substituer la valeur d’échange aux valeurs éthiques engendrées par la réciprocité des dons. Dans cette perspective, le salaire n’est pas considéré comme seulement le prix de la force de travail mais comme la reconnaissance sociale de l’utilité du travail.

Dès lors que toute réciprocité est ainsi interprétée comme un échange, la revendication du lien social s’exprimera en termes de “redistribution du travail”. Du point de vue social, l’allocation universelle devient une aide à la réinsertion sociale en l’attente d’un travail salarié puisque les hommes ont droit au travail[2]. Mais la quantité de travail rémunérable ne cessant de décroître, la réinsertion n’est possible que si du travail est libéré par les salariés. Les salariés poursuivent donc la lutte pour que soit compensée l’aliénation du travail par une juste redistribution, et puisque le travail salarié devient rare, pour son partage.

Cependant, partager le travail rémunéré quand augmente le chômage conduit à la réduction des salaires ou à la précarisation des conditions du travail. La thèse sociale est devant l’aporie d’un travail salarié qui prétend être activité désirable mais qui, faute d’être possible pour tous, doit être partagé avec une telle réduction de salaire qu’il cesse d’être désirable. Les forces sociales qui se mobilisent pour la redistribution des fruits du travail devront reconnaître que :

L’émancipation des individus, leur libre épanouissement, la recomposition de la société passent par la libération du travail. C’est grâce à la réduction de la durée du travail qu’ils peuvent acquérir une nouvelle sécurité, un recul par rapport aux “nécessités de la vie” et une autonomie existentielle qui les porteront à exiger leur autonomie croissante dans le travail, leur contrôle politique de ses buts, un espace social dans lequel puissent se déployer les activités volontaires et auto-organisées [3].

Autonomie, donc, mais le temps libéré du travail salarié ne doit pas être revendiqué pour instaurer une société fondée sur le principe de l’intérêt-pour-soi, il doit être revendiqué pour instaurer une société sur le principe de l’intérêt-pour-autrui, c’est-à-dire le principe de réciprocité.

L’allocation universelle dans le cadre de la réciprocité

La réciprocité permet de relativiser l’intérêt de chacun par celui d’autrui pour engendrer un sentiment commun d’humanité[4]. Elle oblige à assurer à l’autre ses conditions d’existence. Le don devient le moteur de la production humaine.

L’allocation universelle est un don : elle est inconditionnelle, en aucun cas elle ne donne lieu à un travail forcé en échange. Ce don est médiatisé par L’État : la redistribution par l’État doit être réinterprétée comme une organisation de la réciprocité. Ce don est un dû : si l’on suit l’argument de Paine[5], lorsque la société prive ses membres des moyens naturels de leur existence (le droit de propriété de tous sur la terre), la société doit en offrir au moins l’équivalent. On peut ajouter que le travail des générations passées a produit un patrimoine commun de l’humanité qui ne peut être privatisé par le Capital.

L’allocation universelle n’est donc pas seulement un don. Elle est un don nécessaire, elle est un dû. Elle est implicitement prescrite par la Déclaration universelle des droits de l’homme, en particulier dans ses deux articles 23 et 25, l’article 23 définissant le droit au travail libre, l’article 25 le droit aux conditions minimum d’existence.

Le don est inconditionnel, mais la réciprocité obligatoireCette obligation est l’obligation morale produite par la structure de réciprocité.

Cependant, l’allocation universelle doit être un don des moyens de produire le don car sinon elle satisfait la conscience du donateur mais fait perdre la face au donataire. Or, un don des moyens de production du don permet au bénéficiaire de re-donner selon ses capacités à qui de droit. Alors il est évident que du travail, il y en a pour tous[6], et l’allocation universelle devient le meilleur moyen de l’intégration à la société humaine.

Bien qu’elle ait pour elle la morale, cette thèse se heurte à l’indifférence des économistes du libre-échange qui répondent que pour satisfaire la liberté de donner selon ses capacités il faudrait imaginer des machines qui délivrent l’homme des travaux pénibles en produisant gratuitement les biens nécessaires. Mais c’est justement ce que permet d’envisager la technique moderne !

Marx prédisait déjà dans les Grundrisse que, grâce à la technique, le travail salarié cesserait d’être la source de la richesse, et que le temps de travail ne serait plus la mesure de celle-ci [7]. Pour les salariés d’aujourd’hui, il ne s’agit plus d’opposer les intérêts des faibles aux intérêts des forts, les intérêts de la totalité aux intérêts de la majorité ou d’une minorité, mais d’opposer à l’intérêt le “contraire de l’intérêt”. La réciprocité des dons doit être reconnue comme un droit universel sinon les privilégiés poursuivront l’exploitation des plus faibles, non sans se réserver un domaine privé pour la réciprocité (famille, corporation, patrie).

  • L’allocation universelle permettra au salariat de négocier avec le patronat sans être contraint d’accepter ses conditions.
  • Elle sera pour les exclus la fin du désespoir, un rempart contre la tentation du terrorisme.
  • Elle donnera à chaque être humain la liberté de choisir une activité qui épanouisse ses dons et sa créativité au bénéfice de la société entière.
  • Elle commandera à ses bénéficiaires de répondre selon le principe de réciprocité.

Les hommes, pourvus du nécessaire, auront toujours le choix de produire pour accumuler ou pour donner. Mais la grande majorité des hommes a davantage soif de produire pour donner que de produire pour accumuler.

La réciprocité est le moteur d’une part importante non inventoriée de la production actuelle mais occultée. Lorsqu’un donateur a affaire à quelqu’un qui ne prend en compte que son intérêt, il est certes obligé de se défendre. Cette contrainte généralise le système de libre-échange. La mondialisation des intérêts ne pourra donc être maîtrisée que lorsque sera reconnue l’interface de système entre l’échange et la réciprocité.

La limite du profit est cette interface qui libère la territorialité du don réciproque. Dès que la société disposera de cette territorialité, elle supprimera aussitôt la pauvreté matérielle dans le monde et engendrera la richesse spirituelle.


Article initialement publié sur le site de l’auteur

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[1] BRESSON, Yoland. “Le revenu d’existence : réponses aux objections”. In La revue du M.A.U.S.S., n° 7, 1er semestre, Paris, 1996.

[2] FERRY, Jean-Marc. “Revenu de citoyenneté, droit au travail, intégration sociale”. In La revue du M.A.U.S.S., n° 7, 1er semestre, Paris, 1996.

[3] GORZ, André. Métamorphose du travail : quête du sens. Paris : Galilée, 1988.

[4] Cf. TEMPLE, D. & M. CHABAL. La réciprocité et la naissance des valeurs humaines. Paris : l’Harmattan, 1995.

[5] PAINE, Thomas. “La justice agraire opposée à la loi et aux privilèges agraires”. In La revue du M.A.U.S.S., n° 7, op. cit.

[6] Cf. CHABAL, Mireille. “Qu’est-ce que le travail humain ?”. Communication au Colloque LUPASCO, Bulletin du C.I.R.E.T. n° 13,n 13 mars 1998.

Pour aller plus loin : Philippe VAN PARIJS,
– Qu’est-ce qu’une société juste ? Paris : édition du Seuil, 1991.
– “Vers un revenu minimum inconditionnel ?”. In La revue du M.A.U.S.S., n° 7, 1er semestre, 1996.

[7] Cf. TEMPLE, D. “Marx et la réciprocité”. (1998).