Dernièrement, le Conseil Régional de Rhône-Alpes a rejeté un amendement du groupe des écologistes visant à financer une étude de faisabilité d’une expérimentation de revenu de base. Suite à ce refus, nous avons rencontré l’équipe régionale de EELV, à l’origine de cette initiative.

Interview réalisée par Jonathan Fayard et Jean-François Rochas avec : Alexandra Cusey (AC) co-présidente du groupe EELV à la région Rhône-Alpes, Jean Duverger (JD) attaché parlementaire, Anne Grosperrin (AG) secrétaire générale du groupe EELV à la région Rhône-Alpes, Olivier Keller (OK) président de la commission agriculture et développement rural / député régional Rhône-Alpes EELV.

Olivier Keller, quel est votre parcours politique ?

Olivier Keller (OK): Paysan en Ardèche, j’ai un parcours syndical depuis 42 ans. Les verts sont venus me chercher pour soutenir Michèle Rivasi il y a 8 ans. J’ai ensuite été sollicité pour une candidature européenne. J’ai refusé et suis devenu député régional pour me centrer sur la région Rhône-Alpes.

Qu’avez-vous proposé au conseil régional Rhône-Alpes ? Comment cela a-t-il était accueilli ?

Alexandra Cusey (AC) : Notre proposition sur le revenu de base s’est faite dans le cadre d’un travail autour du budget. Le revenu universel a donc été porté dans les négociations majoritaires avant le vote du budget. Ces discussions avec les autres partis de la majorité ont pour but de faire avancer un certain nombre de sujets.

Jean Duverger (JD) : Cette proposition est bien portée par l’ensemble du groupe et pas par une personne. L’objectif principal était d’interroger car souvent quand on présente le revenu de base, les gens se retrouvent comme une poule un couteau entre les dents et se demandent ce que c’est, alors que ça peut être un formidable levier.

OK : Plus précisément, le revenu de base a été porté dans le cadre de la démarche de solidarité par la majorité. Il a été refusé notamment à cause de l’embarras face à cette nouvelle idée.

JD : Pour eux, le sujet ne rentre pas dans les compétences de la région.

Comment avez-vous connu le revenu de base ?

OK : J’ai travaillé sur le sujet avec Martin Hirsch via des groupes de rencontres sur la crise dans le monde agricole. Dans ce cadre, nous avons notamment mis en place en Ardèche le RMA (Revenu Minimum Agricole) pendant 3 ans, basé sur le RMI à titre expérimental.

AC : Il faut aussi dire que pour Europe Ecologie cela fait partie du programme au niveau national depuis début 2013.

A quel type de revenu de base pensiez-vous lors de votre proposition (salaire à vie, revenu inconditionnel, etc.)?

AC : Pour bien comprendre, la proposition concernait un vrai Revenu de Base Universel pour tout le monde sur une population non ciblée. Techniquement on ne l’avait pas verrouillé car le but était de discuter au sein de la majorité pour qu’elle s’en empare. On est partis sur quelque chose de large. Les partenaires étaient plutôt d’accord philosophiquement mais techniquement ils se demandaient si cela avait à voir avec la région. Pour argumenter, nous avons pris l’exemple de la formation. Sur ce sujet, on travaille notamment sur les freins périphériques : logement, déplacement… Si le Revenu Universel est mis en place, on lève beaucoup de freins périphériques. Au lieu de les traiter de manière ponctuelle, cela permet de donner une réponse globale. Nos partenaires étaient alors d’accord pour la mise en place d’une étude en ciblant sur une population agricole. C’est finalement un véto du président de région qui a suspendu le projet. Malgré cela, nous avons symboliquement porté ce message sur la place publique.

AG : Pour compléter, nous pensions bien à un revenu d’existence et donc bien un revenu tout au long de la vie. On a aussi réfléchi à l’ensemble des aides qui sont apportées à chacun qui sont d’une complexité incroyable à tel point que 6 milliards de RSA ne sont pas versés à des personnes qui sont ayant droit mais qui ne le réclament pas. Il y a ensuite le relai qui est pris par la retraite avec le minimum vieillesse. Donc la philosophie politique est bien d’assurer un revenu d’existence tout au long de la vie.

JD : Droit universel, personnel, inconditionnel et suffisant, c’est écrit ici sur nos réflexions. 

schema-MFRBIl y autant de revenus de base que de réponses à ces trois questions : POURQUOI ? COMBIEN ? COMMENT ? Quel(s) « pourquoi(s) » mettez-vous derrière votre proposition ?

OK : Pour nous, il s’agit d’un droit universel. Cela permettrait la reconnaissance du citoyen et non pas de l’assistanat.

AC : La dignité humaine est inconditionnelle : c’est tout ! C’est  abject de se dire que certains sont plus dignes que d’autres selon comment on rentre dans une case ou pas, selon comment on s’en sort bien avec les formulaires administratifs ou pas. Après on peut interroger le rapport au travail dans notre société, mais cela vient dans un second temps.

JD : On fait notamment référence à la déclaration universelle des droits de l’homme en disant que le revenu universel d’existence est une des pistes de mise en place.  En sachant qu’il y a tout de même quelque chose qui pèse sur nous, c’est la disparition de l’emploi. Il faut donc, en tant que politique, réfléchir à des pistes pour distribuer des moyens de vivre dans la dignité.

OK : Plus on avance dans le temps, plus on s’aperçoit que les gens se restreignent sur l’alimentation et le logement. Dans les droits universels ces deux choses sont en tête.

AG : Il y a aussi le rapport au travail. Le travail ne manque d’ailleurs jamais dans la société. C’est l’emploi qui manque. Le système tel qu’il est fait aujourd’hui nous conduit à rassembler les deux.

À quel montant souhaiteriez-vous que ce revenu soit fixé et comment le financer ?

OK : Moi à titre personnel j’ai une idée mais je n’engage pas les autres. Il faut que cela soit suffisant, quelque chose qui s’approche du SMIC sans peut-être être le SMIC pour être acceptable et accepté par la société. Ce minimum est important, je vais vous donner un exemple : les acteurs du monde agricole ou les petits artisans (sauf s’ils ont capitalisé) ont une retraite inférieur au minimum vital. Cela amène à détourner un outil de travail pour capitaliser et mettre de côté. 800 à 900€ serait honnêtement un minimum. Au niveau du comment, quand on cumule l’ensemble des aides sociales et la charge pour gérer ces aides sociales une bonne partie du financement se situe déjà ici.

AC : D’un point de vue du groupe des élus, nous ne sommes pas allés jusque là parce que l’idée était de laisser un espace de discussions où nos partenaires puissent se projeter. Ce qu’il est important c’est qu’il s’agit d’un revenu et pas une allocation, si on le met trop bas, il faudra alors de nouveau avoir des allocations complémentaires. Cela peut être vu comme un choc de simplification mais en restant sur un revenu suffisant.

JD : Nous parlons bien ici en tant qu’individu car au sein d’EELV nous en sommes au stade de la pédagogie. Avec le choc de simplification sociale, il faut tout de même faire attention que la droite ne crée pas sous ce prétexte un sous-SMIC ! L’enjeu est là. Si on ne se l’approprie pas, on risque de voir un tour de passe-passe terrible et de nous le revoir servir comme quelque chose où il y aura les sous-hommes (et les sous-femmes) et les autres.

OK : Je reviens sur le comment. Il y a quand même cette notion de richesse globale qui augmente qui pourrait être une contribution au financement de ce revenu.

Qu’est-ce qui vous enthousiasme dans ce concept ?

JD : On redonnerait aux travailleurs sociaux les moyens de se consacrer à leur véritable travail. Aujourd’hui transformés en flics, ils passent leur temps à vérifier les droits aux aides et à chercher la bonne allocation pour maintenir la tête hors de l’eau de la personne en détresse. Avec un revenu inconditionnel, on s’abstrait de tout ça et on redonne l’initiative aux gens. L’objectif, c’est de casser le mur du quotidien, quand votre objectif n’est que de manger le soir, vous ne pensez à rien d’autre qu’à manger dans la journée et il faut donner suffisamment de dignité aux gens pour qu’ils puissent construire un projet de vie. 

OK : Un revenu universel d’existence peut contribuer à reconnaître un droit à la paresse, qui est productif.

Quel est votre principale crainte face au revenu de base ?

JD: Lors d’un échange auquel j’ai participé avec Baptiste Mylondo, j’ai vu les réactions, notamment des chefs d’entreprise, chez beaucoup de monde : le travail, c’est ce qui permet de rassurer ceux qui en ont, en disant que je mérite ce que j’ai, parce que j’ai du travail et les autres qui n’ont pas de travail, quelque part, méritent leur pauvreté. C’est une notion forte, contre laquelle il faut se battre, et qui mène a dire que si on accorde un revenu de base, on crée des fainéants, un peuple d’assistés. Le droit à paresse précédemment évoqué est important, car il faut casser le lien très fort entre le mérite et la pauvreté, « la méritocratie inversée ».

OK : Il faut prendre conscience que chaque individu a besoin de x éléments pour vivre, si on contribue à fournir un minimum vital, on permet une « croissance », car les individus consomment s’ils ont un revenu. Donc il rentre dans le cercle vertueux de l’économie, or s’il n’a pas de revenu, il ne rentre pas dans le cercle vertueux de l’économie. La seule croissance qui nous est proposée est basée sur la consommation, mais moi quand je me suis lavé une fois par jour, je n’ai pas besoin de trois savons pour me laver. En revanche, celui qui n’a pas de savon, en lui fournissant un revenu, on lui permet de consommer.

Que manque-t-il au revenu de base pour changer d’échelle et toucher plus de monde ?

AC: Dans les grands médias, on entend sans arrêt qu’il est important de trouver les 2,3 points de croissances pour retrouver le plein emploi. Mais on ne dit même plus aux gens ce que c’est la croissance. On a un discours qui tourne en boucle, sans que les gens le reconnectent à une réalité concrète. Il faut se réapproprier les mots, comme l’outil de production, le capital, qui sont devenu stigmatisant parce qu’ils font référence à un certain imaginaire. Il faut arriver à démonter ce qui semble être une construction logique, comme s’il n’y avait pas d’autres choix.

JD : C’est pour cela que l’aspect « expérimental », qui semble être donné aux régions, s’oppose à un certain « jacobinisme français », consistant à dire qu’il faut faire tout, pour tout le monde et que c’est  LA solution.

AC : Il y a plein de choses en émergence, il faut faire le lien, créer des passerelles entre les intellectuels, les militants associatifs et les politiques.

Suite à ce refus, comment allez-vous porter le revenu de base dans le futur ? 

OK : Il faudra essaimer la réflexion, nous n’avons pas de prétention particulière et il faudra discuter et interpeller des individus. Dans le contexte de redistribution des pouvoirs territoriaux, il faudra appuyer là où il y aura des responsabilités. On pourra aller beaucoup plus loin, dans des territoires qui n’ont pas simplement envie d’autonomie économique, mais aussi de penser de la distribution économique sur leur territoire. Des expérimentations sectorielles, dans certaines classes sociales, ou territoriales sont envisageables. C’est encore de l’ordre du « rêve » mais c’est le propre du bien-être de la société que de donner des projets.

AC:Au niveau de la région, le veto du président Queyranne met en lumière la difficulté de mettre en place cette étude. Mais nous l’avons portée avec nos partenaires et nous continuerons à la porter dans des discussions. Est-ce que la région est une bonne échelle ? A titre personnel, je souhaiterais présenter ces idées dans l’élaboration de notre prochain programme, dans le cadre des élections régionales qui vont se dérouler en décembre.

À propos

Le MFRB est une association transpartisane créée en mars 2013. Il se donne pour mission de promouvoir le revenu de base jusqu’à son instauration en France. Il regroupe plus de 80 dynamiques locales sur le territoire.

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