Selon Arthur Mignon, l’argent n’a pas vocation à refléter la « richesse » qu’auraient produit des travailleurs par leurs activités, aliénées ou non, ce qui explique pourquoi ceux qui défendent le salaire des « producteurs de richesses » se fourvoient.

Contrairement à ce qu’affirme une expression bien connue, j’estime que la propriété n’est pas le vol. Pour être volée, il faudrait que la propriété ait de la valeur. Partons du postulat que les fruits du travail qui sont la propriété de leurs propriétaires n’ont pas de valeur intrinsèque1, seulement une valeur économique2. Les produits du travail dans le régime salarié ne sont plus alors des richesses, seulement des produits économiques destinés à produire de la valeur économique. Ils ne peuvent donc être volés car ils sont les instruments d’un régime de coercition dont le libéralisme économique est l’idéologie maîtresse. L’émancipation des travailleurs ne passera pas par la réappropriation du capital accumulé par leur propre travail, elle passera par l’anéantissement pur et simple du travail3.

De la croyance dans l’utilité du travail… à son obligation généralisée

Deux facteurs principaux empêchent, à mon sens, les travailleurs de se libérer du travail : un facteur culturel et un facteur systémique. Le facteur culturel est bien sûr la croyance dans l’utilité du travail. Bien que les travailleurs aient tout à fait conscience du caractère aliénant de leur travail, ils ne pourront pas s’en défaire tant que celui-ci leur conférera le statut de créateurs de valeur économique. Je travaille, donc je gagne ma vie, et ceux qui, d’un bout à l’autre de la chaîne, propriétaires rentiers ou allocataires des minima sociaux, vivent sans produire apparemment de la valeur économique, me volent littéralement ma vie. Voyez par quel raisonnement pervers la vie est identifiée aux artefacts qui portent en eux la valeur économique et que les travailleurs s’échinent à produire. « Les individus vivants sont des choses et les choses vivent » disait Fredy Perlman dans son opuscule La reproduction de la vie quotidienne4 en 1969.

Quand les travailleurs estimeront qu’ils ne perdent pas leur vie à la gagner mais qu’ils perdent leur vie à la perdre, alors le changement culturel nécessaire à leur libération aura été opéré.

Le facteur systémique est le pouvoir dont dispose le souverain en matière économique. La contrainte à laquelle tout le monde serait soumis d’avoir à « gagner sa vie » justifie que tous les acteurs économiques réclament de l’argent (qui vaudrait son équivalent en nature) en échange de biens et de services. Ce qui justifie la non gratuité de l’argent est contenu dans la représentation même que les acteurs économiques ont de l’argent qu’ils utilisent : un équivalent symbolique de la valeur économique produite. C’est ainsi que l’argent en vient à symboliser la richesse aux yeux de ses usagers.

La confusion entre richesse et valeur économique entretient la nécessité de la rareté de l’argent

En la poussant plus loin encore, cette conception fait passer l’argent du statut de symbole à celui de bien meuble : l’argent n’est plus la valeur que l’on applique à un bien, c’est un bien qui a de la valeur. On comprend alors pourquoi les acteurs économiques acceptent la rareté de l’argent et la pénurie entretenue sur lui par le souverain comme un mal nécessaire. On le voit, la confusion entre richesse et valeur économique a conduit ceux qui ont été de force embarqués dans la machine économique à accepter le « travail qui fait vivre ». Accepter un revenu de base inconditionnel permettra à ces personnes de ne plus réclamer auprès d’un souverain, qu’il soit roi, État ou banque, des titres matérialisant une dette de vie.

En finir avec le travail qui « fait vivre » signifiera-t-il que les êtres humains s’arrêteront de créer ? Non, et c’est pour cela qu’un revenu de base inconditionnel et universel nous paraît nécessaire, afin qu’ils puissent exprimer pleinement leur potentiel créatif, sans avoir à rendre des comptes en termes de rentabilité à un mécène, un banquier ou un employeur. Avec un revenu de base inconditionnel et universel, c’est la demande réelle qui animera une économie dont les acteurs bénéficieront entre eux d’une égalité de fait. Prendre le contrôle de sa vie et se construire en tant qu’être humain intégré dans la communauté des hommes libres, voilà l’essence du libéralisme politique. Que l’argent ne matérialise plus une dette de vie, mais la volonté de créer et de construire avec autrui : « un revenu parce qu’on existe, pas pour exister », telle est la proposition de Marc de Basquiat.

Cela suppose bien sûr de faire confiance aux acteurs économiques et de ne pas prétendre savoir à la place des gens ce qui est bon pour eux en ayant pour soi la raison scientifique. La confusion entre richesse et valeur économique n’a pas seulement conduit à considérer l’argent comme le réceptacle de la richesse, elle a aussi contribué à légitimer et glorifier le travail par lequel on l’obtient, et cela avec des conséquences fâcheuses sur le plan intellectuel.

Que proposent par exemple les syndicats pour répondre à la détresse des prolétaires ? Que ceux-ci deviennent acteurs de leur propre exploitation en prenant le pouvoir au sein des entreprises qui les emploient, confondant production de valeur économique et production de richesses.

C’est dans cette logique que se situe M. Bernard Friot quand il souhaite étendre le salariat à l’échelle de toute la société, alors devenue une vaste entreprise publique. Avec l’idée du salaire à vie, M. Friot décide de suivre l’adage fondateur de l’idée communiste : « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Si M. Friot, dans cette optique, défend la liberté de travailler, nous défendons la liberté de vivre, ce qui est très différent, car si le but de l’économie n’est plus ici de générer du profit mais de créer des richesses, on reste dans la logique capitaliste de vente de sa force de travail et de ses compétences, dans le but d’accumuler un capital. Que ce capital soit ensuite redistribué de manière a priori équitable ne change rien à cet état de fait. De plus, M. Friot, en instituant des grades de salaires sur le modèle de la fonction publique, introduit l’inégalité de traitement instituée et légitimée des personnes, alors qu’elle n’était jusque là que pratiquée de fait5. Cela sans compter que cette distinction de grade entre les personnes selon leurs compétences se fera selon des critères d’aptitude à servir un but dont on ne sait pas bien en quoi il est censé correspondre à l’intérêt général.

L’idée du revenu de base inconditionnel ne s’accorde guère avec l’utilitarisme et exige qu’à la « société » et au « rôle social » se substitue l’organisation spontanée des activités par des individus conscients d’eux-mêmes et de leurs besoins.

Alors que les emplois gagnent en productivité, réduisant le besoin de main-d’œuvre dans les entreprises, vouloir défendre la répartition du travail et l’emploi pour tous n’est pas raisonnable. Le développement de l’emploi précaire résulte de la volonté de faire survivre un marché de l’emploi là où il n’est plus nécessaire. Tout ce qui est nécessaire à la vie étant déjà produit en abondance, ce sont les fruits du travail accumulé au fil des générations qu’il convient de répartir, car c’est là que se situe la véritable richesse. La méthode actuelle consiste à vouloir répartir ce qui est en pénurie, autrement dit à se partager la pauvreté6. C’est pourquoi, les propos de M. McDermott, contributeur à Prospect, disant qu’il ne faut pas enterrer l’emploi trop vite7 ou de M. Harribey disant qu’on ne peut pas donner à tous un revenu de manière inconditionnelle parce que l’argent doit se donner à ceux qui le méritent8 ont de quoi laisser perplexe les partisans du revenu de base inconditionnel et universel.

« Le revenu de base permet d’établir dans les faits la souveraineté populaire »

La remarque de M. Friot disant que le revenu de base inconditionnel reconnaît les êtres humains comme « des êtres de besoins »9 sans aller au-delà, et la critique de M. Harribey disant que « nous ne sommes pas des Robinsons, chacun sur notre île » sont destinées à laisser entendre que le revenu de base inconditionnel ne porte pas de projet social. C’est oublier que l’idée du revenu de base inconditionnel et universel est avant tout portée par la volonté d’établir dans les faits la souveraineté populaire. Il ne s’agira pas alors d’utiliser l’argent pour s’accaparer les vestiges de l’ancien monde, ni même de chercher à le sauver en entretenant les rapports anciens d’asservissement et de domination. Il s’agira de construire un monde qui n’existe pas encore, aujourd’hui seulement contenu en germe dans l’aspiration universelle des êtres humains au bonheur et à la liberté.

Que le libéralisme, en garantissant l’égalité de droit sans assurer l’égalité de fait, ait conduit en son temps à instituer un régime favorisant une classe sociale au détriment d’une autre, cela ne fait aucun doute. Mais cela ne condamne pas intellectuellement le libéralisme dans son principe, car l’échec de cette idéologie à établir pratiquement le bonheur de tous est dû à la corruption de ce que le droit naturel nomme « nécessité publique »10. Puisque l’inégalité de fait que nous constatons à chaque instant génère une nuisance considérable à l’échelle des sociétés, et que la liberté consiste à « pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui »11, alors il convient d’établir par la loi une égalité de moyens entre tous.

La liberté ne se proclame pas, elle se construit.


1De valeur intrinsèque, c’est-à-dire de valeur propre, par opposition à une valeur symbolique ou sentimentale.

2C’est-à-dire la valeur que leur attribue le marché.

3Une activité peut-elle encore être nommée travail si elle se destine, dans une optique situationniste, à produire des choses utiles, donc si sa finalité n’est pas la reproduction d’un capital ?

4Fredy Perlman, The Reproduction of Daily Life, Black & Red Books, 1969, Detroit. Traduction française par Ravage Éditions, 2011, Paris.

5La loi y a aujourd’hui recours bien sûr, mais ce n’est pas ce qui est posé comme norme.

6C’est précisément de cela qu’on accusait le socialisme du temps où il était appliqué dans les pays qui se réclamaient de cette doctrine.

7« Quatrièmement, nos systèmes fiscaux tant nationaux que mondiaux devront davantage récompenser le travail et taxer de façon progressive le patrimoine. L’idée d’un revenu de base garanti a gagné du crédit auprès de certains conseillers politiques : quand il n’y aura plus aucun revenu à gagner parce que tout ira aux robots, l’État devra intervenir. Mais nous n’en sommes pas encore là, et il ne faut pas enterrer le travail trop vite. Il vaudrait mieux évoluer par étapes vers un système fiscal qui réduise l’écart d’imposition entre travail et capital et, ce faisant, encourage l’emploi. » – John McDermott, « Le crépuscule annoncé du travail humain », in Books n°62, février 2015. M. McDermott est éditorialiste au Financial Times et a été conseiller du Premier ministre britannique.

8 Écouter l’intervention de M. Jean-Marie Harribey sur Le Mouv’ dans l’émission Mouv’2020 du 22 mai 2015 consacrée au revenu de base inconditionnel.

9Voir l’intervention de M. Friot dans l’émission Ce soir ou jamais diffusée le 7 juin 2013 sur France 2.

10« Art. 17. La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité. » – Lire le texte complet de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 sur Legifrance.

11Ibid., article 4.

À propos

Le MFRB est une association transpartisane créée en mars 2013. Il se donne pour mission de promouvoir le revenu de base jusqu’à son instauration en France. Il regroupe plus de 80 dynamiques locales sur le territoire.

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