Maintenant que les machines peuvent diagnostiquer le cancer, donner des ordres boursiers et écrire des symphonies, elles ne se contentent plus comme par le passé de rendre les humains plus efficaces ; elles les remplacent entièrement et au passage, détruisent l’économie.

Article initialement publié par Ben Schiller sur fastcoexist.com, traduit en français par Georges Tilkin.

Il n’y a rien de nouveau dans la crainte du chômage technologique. L’idée remonte aux Luddites au 18e siècle en Angleterre et à John Maynard Keynes dans les années 1930. Les patrons des syndicats ont longtemps fulminé contre l’automatisation de l’usine, et les gouvernements ont même résisté à la technologie pour maintenir des niveaux d’emploi plus élevés. Pourtant, les prédictions que les machines pousseraient les humains en dehors du marché du travail dans une proportion socialement significative ne se sont jamais réalisées.

Cependant, il y a des raisons d’être convaincus que, contrairement à ces fois précédentes, nous entrons vraiment dans une époque où les gens vont travailler moins. Comme dit l’auteur Martin Ford dans son ouvrage récent L’avènement des robots, « cette fois, c’est différent ». Les nouvelles machines à intelligence artificielle, dit-il, ne sont pas tant des outils pour améliorer l’efficacité des travailleurs, mais surtout des outils pour remplacer les travailleurs eux-mêmes.

Cette distinction est importante. Les économistes ont tendance à rejeter la robotisation comme une autre forme de « destruction créatrice ». Autrement dit, les robots peuvent exclure certains travailleurs du marché du travail pendant un certain temps avant qu’ils ne créent également de nouveaux types d’emplois, comme un marché de l’emploi pour les personnes qui elles-mêmes peuvent construire les robots. Ford dit que c’est une erreur. Il est vrai que les économies passent par des cycles d’expansion et de récession et que les entreprises montent et descendent. Mais ce qui se passe maintenant, soutient-il, est plus comme l’invention de l’avion. Avant Kitty Hawk, les humains ne volaient pas ; ensuite ils l’ont fait.

Ford écrit :

« La question de savoir si les machines intelligentes seront un jour capables de surpasser la capacité de la moyenne des gens à effectuer le gros du travail exigé par l’économie sera résolue par la nature de la technologie qui arrivera dans le futur, non pas par les leçons tirées de l’histoire économique »

En recensant tous les domaines actuellement touchés par l’automatisation, Ford établit de façon convaincante que ceci est une fracture, un changement fondamental historique par lequel la plupart des tâches actuellement exécutées par les humains seront dorénavant effectuées par des machines. Cela inclut des choses évidentes comme déplacer des cartons dans un entrepôt, mais aussi de nombreux emplois au niveau de compétence plus élevé, comme la radiologie ou le trading boursier. Et ne vous leurrez pas sur votre propre importance : cette liste comprend presque certainement votre emploi !

Il argumente :

« Nous pourrions vraiment bien nous acheminer vers une économie avec beaucoup moins d’emplois et une classe moyenne sévèrement érodée. En conjugaison avec d’autres tendances importantes, comme l’inégalité de la richesse et la mondialisation, les nouvelles technologies menacent de produire plus de chômage et de ralentir le moteur principal de l’économie (étasunienne) : la demande du consommateur. »

Voici quelques choses que les robots peuvent déjà faire :

  • Rédiger des articles de sport : Les ordinateurs peuvent maintenant écrire des phrases comme : « Les choses se présentent mal pour les Angels quand ils étaient en retard de deux points en neuvième manche, mais Los Angeles a récupéré grâce à une seule touche de Vladimir Guerrero pour sortir une victoire de 7-6 contre les Red Sox de Boston au Fenway Park ce dimanche. » Ce qui sonne un peu comme un article de journal relatant un match de base-ball, et non écrit par un robot.
  • Préparer des hamburgers : Une compagnie appelée Machines Momentum développe une machine qui façonne les burgers de viande hachée, les grille, toaste un petit pain et ajoute tomates hachées, oignons et cornichons. Le Co-fondateur Alexandros Vardakostas dit que le dispositif ne vise pas à rendre la vie des travailleurs plus facile. « Il est destiné à les éliminer complètement. »
  • Effectuer des tâches de bureau complexes : WorkFusion développe un logiciel qui évalue automatiquement un projet pour voir quelles parties peuvent être entièrement automatisées, les pièces qui peuvent être externalisées à un réseau indépendant comme Elance, et ce qui doit encore être manipulé par les humains. Pendant tout ce temps, il analyse la performance, par exemple en demandant aux collaborateurs freelance des questions dont il connaît déjà les réponses, afin de tester leurs capacités. La plate-forme permet de réduire le besoin en personnel interne en faisant usage de « pigistes », mais alors il cherche à se passer de ceux-ci aussi. « Même si les pigistes travaillent sous la direction du système, ils génèrent simultanément les données de formation qui vont progressivement conduire à leur remplacement (par l’intelligence artificielle) », écrit Ford.
  • Écrire de la musique : En 2012, le London Symphony Orchestra a présenté Transits dans un abîme, une composition entièrement créée par Lamus, un système conçu à l’Université de Malaga. Un critique l’a qualifiée de « artistique et délicieuse ».
  • Remplacer Wall Street : Au tournant du siècle, Wall Street employait 150 000 personnes. Aujourd’hui, ce nombre est inférieur à 100 000, même si les volumes de transaction et les bénéfices ont continué de croître. Des algorithmes de négociation prennent maintenant un grand nombre des décisions financières qui étaient prises par les humains.
  • Diagnostiquer le cancer : Le système d’imagerie GS BD FocalPoint scanne des diapositives pour plus de 100 signes de la maladie. Et, selon Ford, il fait « nettement mieux » pour trouver des cancers que les humains (bien que les médecins prennent toujours la décision finale — pour l’instant).

Ford pense que certaines des plus grandes perturbations auront lieu dans les industries qui sont actuellement pléthoriques et coûteuses pour les consommateurs : des industries comme l’enseignement supérieur et les soins de santé. Par exemple, il prévoit que les algorithmes de classement automatisés de MOOC (cours en ligne), qui évaluent des contrôles ainsi que des tests à choix multiples, et les systèmes d’apprentissage adaptatif offrent un chemin bien loin des insoutenables coûts des colleges. Mais, encore une fois, ces technologies peuvent être mauvaises pour les taux d’emploi dans le secteur.

Bien sûr, les personnes qui  réalisent l’automatisation atteindront probablement une situation financière confortable, mais peut-être pas pour longtemps. En fin de compte, Ford soutient que l’automatisation complète sera mauvaise pour l’économie parce que les machines ne consomment pas des biens et services de la façon dont les êtres humains le font. La « forte symbiose entre la hausse des revenus et une demande des consommateurs robuste et large est maintenant dans un processus d’affaiblissement », dit-il.

« Il est possible qu’à un certain moment dans le futur, les innovations technologiques rapides pourraient changer les vues des consommateurs quant à la probabilité et la durée du chômage, les obligeant à couper agressivement leurs dépenses », ajoute-il. « Si un tel événement se produit, il est facile de voir comment cela pourrait précipiter une spirale économique descendante qui aurait un impact même sur les travailleurs dont les emplois ne sont pas directement touchés. »

La réponse standard des économistes à l’automatisation a été de plaider pour plus d’éducation, afin que les travailleurs à bas salaires puissent monter dans la chaîne (sociale) alimentaire. Mais Ford ne pense pas que cela va aider en fin de compte. Beaucoup de gens sont déjà sur-éduqués pour ce qu’ils font : il suffit de regarder tous les diplômés des colleges servant le café dans un Starbucks.

Ford soutient que convertir tout le monde dans des emplois exigeant plus de compétences est « analogue à croire que, dans le sillage de la mécanisation de l’agriculture, la majorité des travailleurs agricoles déplacés auraient été en mesure de trouver un emploi de conducteur de tracteur. » De même, nous ne pouvons espérer arrêter la vague d’automatisation, dit-il. Il y a une composante « inéluctable » dans ces technologies, et il est inévitable que les entreprises vont en profiter. Quoi que puissent dire publiquement les employeurs, ils ne veulent pas vraiment embaucher plus de gens que ceux dont ils ont besoin.

Cela conduit Ford à plaider pour un paiement par le gouvernement d’un revenu de base à tous les citoyens afin qu’ils puissent avoir un niveau de vie raisonnable. Dans sa version, ce revenu serait lié à l’atteinte d’un niveau d’éducation. Les gens qui obtiennent au moins un diplôme d’études secondaires obtiendraient un peu plus d’argent, en fonction du fait que ne pas avoir au moins un diplôme dans l’économie de l’avenir va rendre les gens encore moins employables que ce qu’ils sont aujourd’hui. Il suggère 10 000 dollars par personne (un chiffre inférieur à de nombreuses autres propositions), ce qui coûterait environ un trillion de dollars globalement, à condition que ce paiement ait été rendu possible par les autorités.

Cela pourrait devenir une nécessité économique, dit-il, si le travail n’est plus une option pour un grand nombre de personnes.

« Si nous regardons vers l’avenir et si nous supposons que les machines pourront éventuellement remplacer le travail humain à un degré substantiel, alors je pense qu’ une certaine forme de redistribution directe du pouvoir d’achat devient essentiel si la croissance économique doit continuer. »


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