Le 22 octobre 2015, le groupe local de Périgueux du MFRB est intervenu à l’atelier des Assises départementales de Dordogne consacré aux questions sociales et de santé pour aborder avec les forces en présence la question du revenu de base inconditionnel. Récit.

Véronique Pellissard, travailleuse sociale membre de notre groupe local et moi-même, sommes allés à la rencontre d’un public venu écouter à Boulazac les propositions d’élus au Conseil départemental de Dordogne accompagnés d’experts pour apporter des solutions aux problèmes auxquels ceux-ci sont confrontés en matière d’accès aux soins et aux droits sociaux des populations.

Voici la vidéo de notre intervention :

Nous reproduisons ici le discours complet que M. Germinal Peiro avait sous les yeux lors de notre intervention et dont le public n’a pas pu profiter :

« Aujourd’hui, alors qu’un ministère de la décentralisation s’occupe de transférer les compétences de l’État à divers échelons territoriaux sous prétexte de modernisation et d’intégration à l’échelle européenne, les départements à court d’argent pour financer le RSA1 d’allocataires toujours plus nombreux réclament une aide de l’État ainsi que la mutualisation des ressources entre les départements à l’échelle de la nation. Les élus de ces départements sont-ils réactionnaires de vouloir faire marcher la solidarité face à l’atomisation en matière de politique sociale ? Et pour ce qui est de la relation du peuple aux institutions dont il dépend pour exister en tant que corps uni des citoyens, où a-t-on vu que la proximité rimait avec l’éparpillement ?

Nous nous adressons maintenant à ceux qui parlent d’union nationale. L’union du peuple, si elle doit se faire autour d’un pilier commun qui est la République une et indivisible, ne peut trouver à se réaliser qu’autour de ce qui garantit l’union dans la diversité pour reprendre la devise des États-Unis d’Amérique, autrement dit autour de principes simples, clairs et universels, également entendus de tous et appropriables par tous ; un caractère d’égalité et d’universalité dont les institutions doivent être les garantes partout où on les trouve.

Maintenant, dans la pratique, qu’est-ce qui est à même de réunir des personnes aux intérêts divergents autour de la réalisation d’un projet commun ? Si l’on doit poser cette question dans le contexte actuel, où l’intégralité des aspects de la vie des individus est déterminé par la production de valeur économique en vue de l’échange marchand, alors, l’argent se trouve être le facteur déterminant sur lequel et par lequel doivent agir les pouvoirs publics pour garantir l’union des diverses composantes du peuple dans le respect de leurs spécificités.

À quoi bon en effet mener une politique volontariste en matière d’emploi alors que le but intrinsèque d’une économie de marché est de réduire le temps de travail et le nombre de personnes employées afin de fournir aux acheteurs un même service de la manière la plus efficace possible en termes de rendement économique. Et quand bien même vous voudriez mener cette politique après avoir pris, supposons, le contrôle des entreprises, auriez-vous seulement les moyens financiers d’une telle politique à partir du moment où les localités, à tous les échelons, sont dépendantes de l’État pour leurs finances et où l’État lui-même est obligé de se financer par des emprunts bancaires sur lesquels il doit rembourser des intérêts en plus du principal ?

Car c’est bien là que réside la tragédie que nous vivons tous : l’argent manque, partout. L’argent manque dans les départements, pour financer le RSA, il manque aux universités, pour garantir l’accueil des étudiants… Et aujourd’hui la division du travail est telle que nous ne pouvons nous passer de l’économie de marché, et donc de l’argent qui l’anime, pour garantir à tous les membres du corps social une subsistance des plus basique.

D’où vient que l’argent manque partout, pour tout le monde ? Du fait d’avoir décidé de confier, au nom de la liberté et du respect de la créativité, la distribution des richesses et la gestion des ressources aux initiatives privées, garantissant le gaspillage et l’inefficacité dans la gestion des fonds qui leur ont été attribués, ça c’est certain. Mais de manière plus générale, n’est-ce pas parce que l’argent a été et continue d’être un bien privé que seules les banques peuvent émettre et distribuer « en fonction des opportunités de profit disponibles » dixit la Banque d’Angleterre ?

Au Mouvement Français pour un Revenu de Base, nous pensons que oui, et c’est pour cela que nous réclamons que l’argent devienne un bien commun, et l’accès équitable et égalitaire à ce bien, un droit humain fondamental. En garantissant à chaque individu, de la naissance à la mort, un revenu sans exigence de contrepartie, cumulable sans perte avec tout autre revenu, nous mettons fin à la frustration générée par les inégalités de richesse au sein de notre société, nous mettons fin à la logique du chacun pour soi et Dieu pour tous vis-à-vis de la répartition des richesses et surtout, nous ouvrons une ère d’émancipation de la personne humaine, libérée de la tutelle des marchés et de leur bon vouloir pour donner un sens à sa vie.

Concrètement, nous demandons au Conseil départemental de la Dordogne de porter le département candidat à l’expérimentation du RSA inconditionnel, projet porté par Martine Alcorta en juillet dernier devant le Conseil régional d’Aquitaine, cela afin d’appuyer la demande faite par Mme Alcorta d’une étude de faisabilité dans un département de la région. Le principe du RSA inconditionnel est de supprimer le lien de subordination à l’administration qui existe entre les allocataires potentiels du RSA et l’allocation elle-même. En effet, les démarches qui sont à effectuer à l’heure actuelle pour percevoir le revenu de solidarité active sont trop lourdes, trop contraignantes et les contrôles trop invasifs pour garantir son accès à la totalité des ayants droit.

C’est pourquoi nous vous demandons cet acte courageux et volontariste de porter la Dordogne candidate au mieux-disant social. Nous mettons à la disposition de tous ceux qui souhaitent prendre part à cet encouragement une lettre ouverte à signer, qui sera adressée au Président du Conseil départemental ainsi qu’à la presse. »

Le nombre de signatures, concernant cette lettre ouverte, sera forcément modeste : nous avons choisi de ne pas la faire signer au moyen d’outils en ligne pour garantir l’authenticité des signatures récoltées. Mais nous comptons sur le soutien de diverses personnalités de la vie politique locale périgourdine – en particulier des conseillers municipaux –, du monde de l’économie et du social, mais plus encore des pauvres et des jeunes, pour faire réagir ceux qui détiennent, au moins formellement, le pouvoir en Dordogne. Cette lettre fera l’objet d’une prochaine publication sur le site du MFRB après son envoi effectif, quand le projet de RSA automatique porté par EELV au niveau régional requerra qu’un département se porte volontaire pour l’expérimentation.

Suite à notre intervention, M. Luc Paboeuf, Président du Ceser2 Aquitaine, a pris la parole pour présenter à l’assistance dans des termes plus posés le revenu universel :

Un discours respectueux mais qui laissera peut-être sur leur faim les personnes qui se sont investies dans la défense du revenu de base en espérant lutter contre les formes contemporaines de domination que l’État capitaliste impose à ses citoyens. M. Paboeuf présente en effet le contrôle social lié au versement d’allocations du type RSA comme un contrôle qui se serait mis en place petit à petit, suivant une tendance générale impliquant, vis-à-vis de l’économie et de la création de valeur, un changement de paradigme s’inscrivant dans la durée.

On est en droit cependant de douter du caractère involontaire d’une telle évolution. Le législateur en effet était-il inconscient au point de ne pas la percevoir ? Avait-il, au moment de concevoir la loi, mis sa philosophie au placard au point d’oublier ce pour quoi il instituait un revenu attribué au nécessiteux ? Je ne le crois pas personnellement.

En dirigeant les personnes en manque de moyens et de reconnaissance sociale vers la compétition pour l’emploi stable, créateur de valeur qui contribuera à alimenter le PIB3, les détenteurs de pouvoir justifient la course folle dans laquelle ils embarquent toute la société. Course pour la croissance, dont le but est aujourd’hui d’éviter la décroissance, en sapant par la même occasion chez les travailleurs toute velléité d’activité autonome socialement reconnue et compatible avec la répartition du temps de travail en instaurant de fait un revenu plafond de 450 € qui fait que l’on ne distinguera pas du point de vue des revenus une personne sans activité aucune d’une personne ne pouvant travailler que quelques heures dans le mois.

Des esclaves d’un nouveau genre, réunis par le pouvoir en une classe bien identifiée, plus souvent « de service » qu’au travail pour reprendre André Gorz4, contraints de travailler quand on le leur demande et qu’on maintiendra la plupart du temps isolés dans une bulle de frustration. Quel sens a alors « l’accès aux droits » quand le versement d’allocations aux nécessiteux a pour contrepartie la mort sociale de ces derniers ? On le voit, l’instauration d’un revenu d’existence pour remplacer le RSA ne peut manquer de nous mener vers une critique de l’État capitaliste et du pouvoir qu’il cherche à maintenir sur les populations.

Ces experts en tout cas, font penser dans une certaine mesure aux experts finlandais qui actuellement envisagent d’étudier par des expérimentations menées localement les bénéfices que peuvent tirer les populations de l’octroi d’argent de manière inconditionnelle. Ce qu’il importe de critiquer ici est la prétention scientifique de ces expérimentations car le revenu de base se dresse dans son principe même contre les études sociologiques et plus généralement contre toute forme d’expertise. Il s’agit, tel que nous le concevons, d’un droit humain fondamental qui ne se laisse pas rationaliser.

Avec la sortie du travail aliéné que signifie le versement du revenu d’existence, les riches resteront-ils toujours riches ? Peut-être si la plus-value continue d’être réalisée en instaurant le revenu de base dans les pays riches et en laissant les travailleurs des pays pauvres contraints de vendre leur force de travail pour vivre. C’est aussi pour cela que, afin de bénéficier de la même égalité entre tous, la lutte pour le revenu de base ne peut être que mondiale. Alors les riches et les puissants, dépouillés de leur pouvoir de s’y maintenir, continueront-ils d’être les inégaux, les favorisés que l’on a toujours connus ? Nous espérons bien que non. Et Germinal Peiro de lancer, à la fin de notre rencontre : « C’est vous qui voulez donner même à Mme Bettencourt ? Et bien moi je suis contre ça ! »


1 Revenu de solidarité active.

3 Produit intérieur brut.

4 Lire de cet auteur Métamorphoses du travail. Critique de la raison économique.

Crédit photo : MemoryCatcher – Pixabay