Ecrivaine américaine engagée pour le féminisme, Judith Shulevitz est l’auteure de « The Sabbath World: Glimpses of a Different Order of Time ». Elle apporte ici une contribution essentielle sur ce que le revenu de base peut apporter à la condition féminine. 

Un pays qui donnerait à chaque citoyenne assez d’argent pour vivre, qu’elle en ait besoin ou pas ? Il ne pourrait s’agir que d’un paradis imaginé par un fou… ou alors d’une nation prodigue d’Europe du Nord. Car voici qu’en novembre, le gouvernement finlandais a proposé de verser à chaque adulte 800 € par mois. Un tel accès de générosité apparemment irrationnel, appelé revenu de base universel ou revenu d’existence (ou en abrégé RdB), devient étonnamment courant. Les Suisses voteront cette année lors d’un référendum sur le revenu de base. La ville néerlandaise d’Utrecht va bientôt démarrer un programme pilote de revenu de base. Le parti libéral au pouvoir au Canada a récemment adopté une résolution appelant à une expérimentation similaire.

Mais cela ne pourrait pas arriver ici. Quoique ? Ces dernières années, un intérêt pour le revenu de base a émergé, qui pourrait le rendre attractif non seulement pour les pauvres, qui ne votent pas massivement, mais également pour les femmes qui, elles, votent.

L’argument féministe pour un revenu de base est qu’il représente un moyen de garantir un revenu aux mères de famille comme aux autres personnes qui prennent soin de leurs proches pour la lourde charge qu’elles exécutent gratuitement pour l’instant. Aux États-Unis, environ une personne sur cinq a des enfants de moins de 18 ans. Beaucoup prennent en charge également des parents malades ou âgés. Ils effectuent ces travaux par amour ou par sens du devoir. Cependant, lorsqu’ils changent des couches ou nettoient des pots de chambre, ils doivent se demander pourquoi leurs efforts ne sont pas considérés comme du « travail ». Ils peuvent même se demander pourquoi ils doivent payer pour avoir le privilège de le faire, en réduisant leurs heures de travail ou en quittant leur emploi pour rester à la maison.

Bien entendu, la proportion de femmes parmi ces assistants de vie est largement majoritaire. Malgré l’apparition du père au foyer, ce sont toujours les mères qui s’occupent de la plupart des tâches invisibles : nettoyer, trimballer des sacs, organiser, écouter.

Dans la mesure où le féminisme a souvent accordé une attention aux questions de portefeuille au cours des dernières décennies, il s’est focalisé sur le travail au sens traditionnel : l’écart salarial, l’absence de congés pour raison familiale et la faible « infrastructure de soins », pour reprendre l’expression d’Anne-Marie Slaughter. Ces réalités anti-familiales du monde du travail rendent encore plus remarquables les femmes qui combinent carrière et enfants. Mais le problème n’est pas que les employeurs détestent les femmes et les enfants. C’est plutôt qu’ils ont des préjugés sur la maternité : c’est un choix de mode de vie, pas un emploi digne d’un salaire, et personne d’autre que les parents ne doit payer pour cela. Des salaires pour l’éducation des enfants et les tâches ménagères ? Quand un collectif féministe a lancé cet appel dans les années 1970, il a été plus ou moins expulsé de la deuxième vague du mouvement féministe, qui visait à faire accéder les femmes au monde du travail, pas à les payer pour les maintenir à l’écart.

La société profite des efforts non récompensés des femmes à la perpétuation de la race humaine

Si on considère le fait d’être mère comme un loisir et qu’elles produisent moins de valeur que les femmes sans enfant, on pourrait en déduire qu’elles ne font que se reposer sur le travail des autres. Cela peut conduire à des tensions entre collègues, et aussi à des relations tendues entre les maris soutenant financièrement leur famille et leurs femmes au foyer, qui ont notoirement moins de pouvoir de négociation dans le ménage.

D’après moi, cette vision de la maternité se fourvoie totalement. En fait, c’est la société qui profite des efforts non récompensés des femmes à la perpétuation de la race humaine. Comme l’aurait dit Marx s’il avait jugé que le travail des femmes valait la peine d’être inclus dans sa théorie de la valeur du travail (ce qui n’est pas le cas), le « travail de reproduction » (c’est ainsi que les féministes appellent la création et l’entretien des familles et des foyers) est la base de l’accumulation du capital humain. J’affirme qu’il est temps de parler de réparations.

Ce sont des réparations étranges, pourrez-vous objecter, qui vont aux pères comme aux mères, aux personnes seules comme à celles qui ont des responsabilités familiales. Mais écoutez plutôt cette proposition radicale. Le revenu de base universel est une condition nécessaire pour construire une société juste, car il reconnaît le fait que la plupart d’entre nous – les hommes, les femmes, les parents et les non parents – font beaucoup de travail non rémunéré dans l’intérêt général. Si nous n’élevons pas d’enfants, alors peut-être faisons-nous des études, ou du bénévolat dans notre quartier.

Politiquement, le revenu de base semble beaucoup plus plausible qu’une subvention visant seulement les mères parce que, comme pour la sécurité sociale et l’assurance-maladie, les politiques ont plus de chances de perdurer lorsqu’elles sont perçues comme des droits généraux plutôt que comme de l’argent facile pour des profiteurs. Les critiques de droite rejetteraient une pension pour mères comme une aumône aux reines de l’assistanat. Les critiques de gauche pourraient y voir une consécration des normes patriarcales. Un revenu de base universel dépasserait ces deux objections.

Je ne veux pas donner l’impression que les féministes sont le cœur du problème. Bien au contraire, elles représentent une part négligée d’un débat beaucoup plus vaste qui dure depuis des siècles.

Les propositions de revenu de base connaissent un nouvel essor, à droite comme à gauche

En 1797, Thomas Paine a affirmé que les pays devraient donner à tous les plus de vingt-et-un ans un montant forfaitaire parce que ceux qui héritent d’un terrain disposent d’un avantage injuste sur les autres. Vers le milieu du siècle dernier, des économistes et des dirigeants des deux côtés de l’échiquier politique proposaient des revenus minimums.

Friedrich A. Hayek, l’idole des libertariens, a soutenu « une sorte de seuil en dessous duquel personne ne doit tomber ». Milton Friedman a plaidé pour un impôt négatif grâce auquel, si vos revenus sont inférieurs à un certain montant, les services fiscaux vous verseraient un complément (Aux États-Unis, le crédit d’impôt sur les revenus actuel ressemble au plan de Friedman, mais seulement pour les personnes qui ont effectivement un revenu. L’impôt négatif s’étendrait également aux chômeurs). En 1969, le président Richard Nixon a proposé un plan d’aide à la famille constitué d’une petite allocation annuelle, en remplacement de l’aide sociale – 1600 $ plus 800 $ en coupons alimentaires pour une famille de quatre personnes. Son projet de loi fut adopté par la Chambre des représentants, mais stoppé par le Comité des finances du Sénat.

Aujourd’hui, les propositions de revenu de base connaissent un nouvel essor, à droite comme à gauche. Charles Murray, de l’American Enterprise Institute, pense qu’un revenu garanti pourrait remplacer l’État-providence. Les libertariens veulent que le gouvernement cesse de s’immiscer dans la vie privée des pauvres. Andy Stern, l’ancien chef de l’Union Internationale des Employés de Services, qui prépare la publication d’un livre sur le revenu de base universel, fait valoir que celui-ci serait en mesure d’offrir la stabilité économique que le mouvement syndical ne pourra plus garantir puisque les emplois disparaissent – à condition toutefois, précise-t-il, que la sécurité sociale et l’assurance-maladie ne soient pas également supprimées.

Il est facile de voir pourquoi les propositions de revenu de base gagnent du terrain aujourd’hui. D’une part, le fossé entre américains riches et pauvres n’a jamais été aussi grand.

D’autre part, les machines intelligentes et le « marché du travail à la prestation » semblent sur le point d’écarter de l’emploi des millions de personnes. Une étude de l’Université d’Oxford en 2013 a conclu que les ordinateurs pourraient remplacer les humains dans environ la moitié des emplois aux États-Unis en seulement deux décennies. Nous ne parlons pas seulement des emplois de cols bleus. Les ordinateurs capables d’effectuer des tâches cognitives non routinières pourrait anéantir les postes de cadres intermédiaires tels que comptable ou inspecteur du transport, ainsi que de nombreux emplois de services qualifiés, certains d’entre eux étant typiquement associés aux femmes. L’étude d’Oxford cite, entre autres, les hôtesses de restaurants et les secrétaires juridiques.

Un versement régulier inconditionnel permet aux gens de gérer leur carrière de façon plus judicieuse

Voilà pourquoi certains représentants de l’élite de la Silicon Valley, bien connus pour leur mépris de toute décision gouvernementale, préconisent des allocations en espèces, tout compris, et sans conditions requises. En novembre, Robin Chase, le co-fondateur et ancien PDG de Zipcar, a appelé à un revenu de base. Les investisseurs comme Albert Wenger d’Union Square Ventures et John Lilly de Greylock Partners, qui investit dans LinkedIn et Airbnb, ont dit qu’il était temps de commencer à penser à un RdB. Le fondateur de HowStuffWorks.com, Marshall Brain, a même écrit un roman sur le revenu de base appelé « Manna ». Il y oppose un monde cauchemardesque dans lequel les robots sont des gestionnaires et les travailleurs des esclaves, à une communauté utopique, installée dans le désert australien, dans laquelle les citoyens reçoivent une part garantie de la richesse créée par les robots et se consacrent à rêver à de nouvelles technologies innovantes. C’est le paradis version Silicon Valley.

Tout cela est très bien, disent les sceptiques, mais le revenu de base représente encore un danger moral. Donnez de l’argent aux gens sans contrepartie, et les paresseux le deviendront encore plus, tandis que les autres sombreront dans la faillite.

Cela ne semble pourtant pas être le cas. Au contraire. Le revenu de base encourage moins les travailleurs à se prélasser à la maison que ne le font les politiques perverses et démotivantes comme celle par laquelle un dollar gagné est un dollar retiré d’un chèque d’aide sociale. La recherche suggère que loin de réduire la volonté de travailler, un versement régulier inconditionnel permet aux gens de gérer leur carrière de façon plus judicieuse.

Dans cinq études célèbres sur l’impôt négatif menées aux États-Unis et au Canada dans les années 1970, un revenu minimum a en effet réduit légèrement le temps de travail, en partie parce que les chômeurs mettaient plus de temps à trouver de nouveaux emplois. Les chercheurs supposent qu’ils cherchaient des postes plus en adéquation avec leurs compétences. Aux États-Unis, le nombre d’hommes soutiens de famille a baissé de près de 9 % par an. Au Canada, il a à peine diminué. Dans les deux pays, les adolescents sont restés plus longtemps à l’école. Et les femmes avec enfants ont réduit jusqu’à 30 % leur temps au travail.

Les femmes devraient avoir plus de choix, pas moins. De même que les hommes.

Chez les féministes, le revenu de base a aussi bien ses critiques que ses partisanes, et elles n’apprécient guère ces constats. Pour elles, le revenu de base encouragerait les femmes à abandonner le monde du travail, cédant le terrain pour lequel le féminisme a tant lutté dans le passé. Mais cette préoccupation me semble, disons, paternaliste. Les femmes devraient avoir plus de choix, pas moins. De même que les hommes. L’égalité des sexes ne devrait pas exiger que tout le monde se conforme à des modèles traditionnellement masculins de l’emploi.

En outre, il est démontré que les politiques de revenu de base réduisent les formes de pauvreté typiquement féminines.

Lorsque des expériences de transfert d’argent ont été menées dans des villes pauvres en Inde, les filles ont pris du poids et passé plus de temps à l’école, et ceci plus fortement que les garçons, sans doute parce que lorsque l’argent est rare, les filles reçoivent moins à manger et sont davantage maintenues à la maison.

Aux États-Unis, comme Kathryn J. Edin et H. Luke Shaefer l’ont montré dans leur livre sur l’extrême pauvreté, « 2 $ par jour », la démarche de demande de coupons alimentaires et d’aide temporaire aux familles nécessiteuses, le programme de retour à l’emploi créé en 1996, peuvent être si exigeants, déroutants et dégradants que de nombreux demandeurs y renoncent tout simplement. Et qui sont les âmes patientes qui attendent toute la journée dans ces files d’attente,doivent uriner dans des verres pour les tests anti-drogues, pour finalement rentrer à la maison les mains vides ? Les femmes, le plus souvent, car elles sont plus de quatre fois plus nombreuses que les hommes dans les familles monoparentales, et plus d’un tiers des ménages dirigés par des femmes sont au chômage.

Quant aux mères au foyer aujourd’hui soutenues par leurs partenaires, un revenu de base leur permettrait de mettre de côté de l’argent pour elles-mêmes. La plupart des instruments d’épargne-retraite sont liés aux salaires versés, ce qui signifie que les parents soit-disant non-travailleurs n’ont aucun moyen de cotiser à la sécurité sociale, au plan 401(k), ou à une caisse de retraite. Un revenu de base leur permettrait d’économiser pour leurs vieux jours. Pour les mères non salariées piégées dans des relations abusives, cet argent leur permettrait plus facilement de s’en échapper.

 La plupart des programmes anti-pauvreté deviendraient superflus

Ce que le revenu de base peut accomplir dépend de la façon dont il est mis en place. Un revenu minimum garanti véritablement universel serait coûteux. Imaginez que le RdB soit de 12 000 $ par an et par citoyen de plus de 18 ans, et de 4 000 $ par enfant. Alors nous aurions besoin d’environ trois mille milliards de dollars, soit environ 80 % du budget fédéral total. Le programme serait encore plus efficace et plus juste si les enfants étaient éligibles à la même somme, car élever ses enfants confine tant des gens – tant de femmes ! – dans la pauvreté (Il est peu probable que cela produise un baby-boom, puisque même un montant élevé ne couvrirait pas totalement ce que les enfants coûtent aujourd’hui).

Le prix à payer pour ces transferts de fonds serait en partie compensé par les économies réalisées. La plupart des programmes anti-pauvreté deviendraient superflus. Les tâches bureaucratiques pour traquer les tricheurs disparaîtraient (et avec elles, malheureusement, les emplois consacrés à cette traque). Les plus riches rembourseraient une partie de leur aide en impôts en proportion de leur revenu. De plus, un revenu de base permettrait de réduire les effets néfastes de la pauvreté et donc le coût pour la société de la mauvaise santé publique, de la criminalité et des incarcérations. Les expériences de revenu de base ont montré que les bénéficiaires utilisent davantage les services médicaux et respectent plus souvent la loi que les non bénéficiaires. Sans oublier l’augmentation de la consommation résultant du fait que les plus pauvres à qui on donnerait de l’argent achèteraient plus de biens.

Parmi les nombreuses stratégies proposées pour trouver le reste de l’argent, on trouve un impôt à taux unique relativement élevé, l’élimination des niches fiscales, la taxe sur la valeur ajoutée, l’élimination de droits de la classe moyenne tels que la déduction des intérêts hypothécaires et de retraite, une réduction prudente des prises en charge par la sécurité sociale, une taxe sur les transactions financières spéculatives, et une taxe carbone. Nous pourrions aussi utiliser l’argent tiré de l’exploitation des ressources publiques. L’Alaska, qui paie déjà à ses citoyens quelque chose qui ressemble fort à un revenu de base, verse à chaque adulte ou enfant un dividende annuel variable d’environ 2 000 $ à partir d’un fonds qui investit les redevances versées à l’État par les producteurs de pétrole et de gaz naturel.

La vérité, cependant, est que – oui – le revenu de base est une forme de redistribution. Nous serons en mesure de le verser seulement lorsque nous déciderons que ça vaut le coup. Mais c’est seulement cela que nous devons décider. Nous devrons réduire les dépenses militaires s’il le faut, ou augmenter les impôts sur les riches. La volonté politique pour une restructuration aussi énorme de notre économie exigerait une réévaluation fondamentale de la relation entre l’État et le peuple. Peut-être, comme Thomas Paine, devrions-nous commencer à penser à ces transferts de richesse comme à un droit d’existence, plutôt que comme une police d’assurance contre les catastrophes financières.

Et si nous commencions à habituer les gens à l’idée en offrant des sommes bien en dessous du seuil de pauvreté (6 000 $, par exemple), celles-ci permettraient déjà à certaines familles américaines qui luttent pour s’en sortir de ne pas sombrer.

Le revenu de base nous amènerait également vers plus d’égalité entre les sexes. L’argent supplémentaire faciliterait les choses à un papa qui souhaite devenir homme au foyer. Une maman avec un emploi pourrait ainsi payer une garde d’enfants et conserver son salaire. Les parents au foyer auraient de l’argent en banque, plus d’influence dans leur famille, et le respect dû à ceux qui se lancent dans une tâche dont on reconnaît la valeur. Et nous aurions établi le principe selon lequel le travail par amour n’est pas inestimable, mais vaut la peine d’être rétribué.


 

La version originale de cet article est parue dans l’édition du New York Times du 10 janvier 2016, à la page SR1 sous le titre : « It’s Payback Time for Women ».
Adaptation française : Philippe Dubrulle.
Photo : Judith Shulevitz / Twitter – DR.