Selon l’auteur, il est temps d’adopter un pacte social pour soutenir collectivement notre territoire rural et celles et ceux qui nous nourrissent.

« Les aliments ne sont pas une marchandise », c’est lun des slogans portés par le mouvement La Vía Campesina (La voie paysanne) pour réorganiser les systèmes agro-alimentaires, un mouvement international réunissant plus de 200 millions de paysan(ne)s qui défendent une agriculture à petite échelle.

En observant les cours du maïs, du soja et du blé dans les bourses spéculatives de Chicago et de New York, force est de constater qu’il en est tout autrement: on joue — beaucoup — avec la nourriture, et on parie sur sa valeur comme sur les résultats d’un match de foot. Considérer les aliments comme une marchandise comme une autre, c’est affirmer que l’alimentation, un droit universel et une nécessité vitale, doit être régie par les lois du marché. Les conséquences en sont dramatiques : plus de 850 millions de personnes dans le monde ne peuvent pas s’alimenter correctement, sont sous-nourries, et beaucoup d’entre elles se retrouvent aujourd’hui sur les routes migratoires.

Le message porté par la Via Campesina nous interpelle, et nous invite à explorer de nouvelles approches. Comme l’explique José Luis Vivero Pol, il revient à dire que l’alimentation est un bien commun, comme le sont les mers, les terres, l’eau et les semences nécessaires à sa production. Elles sont à tout le monde, et mieux encore, n’appartiennent à personne.

Assurer un moyen d’existence

Nous situer dans cette autre logique ouvre un grand champ des possibles. En adoptant une approche étatiste, le secteur agricole de même que celles et ceux qui la font vivre auraient un statut comparable à celui de l’éducation et du domaine de la santé professeur(e)s des écoles. Au contraire, avec une posture prônant plus d’auto-gestion, les réseaux de consommation alternatifs et autres systèmes de gestion commune de ressources, comme les coopératives, gagneraient une marge de manœuvre plus importante. Il est une proposition à explorer qui intègre ces deux visions : celle d’un revenu de base agricole.

Concrètement, en partant de postulats d’un revenu de base universel, il s’agirait d’assurer un revenu a toutes celles et ceux qui se dédient à la production d’aliments sains et adoptent des modèles de production durables. Autrement dit, il s’agit d’élaborer un pacte social, un compromis collectif qui assure une existence digne à ceux qui nous assurent la vie.

Alors qu’elle émerge dans différents espaces de réflexion politiques et mouvements altermondialistes, il semble désormais indispensable de débattre de cette proposition en Europe. Tout d’abord, car nous sommes une force centripète dont le modèle a provoqué le basculement des économies agricoles des pays du Sud vers des modèles agroalimentaires destinés à l’exportation vers les marchés européens. Ensuite, parce qu’en Europe, nous avons la possibilité de développer rapidement un revenu de base agricole en restructurant les fonds de la politique agricole commune (PAC). En Catalogne par exemple, on compte chaque année plus de 500 millions d’euros de subventions provenant de la PAC, distribués entre 70 000 bénéficiaires (Pour donner un ordre d’idée, ceci équivaut à environ 600 € par mois pour chaque agriculteur de cette région.)

Résister aux marchés globalisés

Plusieurs raisons nous poussent à être en faveur d’un revenu de base agricole. Si celui-ci est suffisant pour assurer un minimum vital à ses bénéficiaires, il pourrait contrer considérablement la fermeture effrénée d’exploitations agricoles (2 fermes par jour dans la dernière décennie dans le cas de la Catalogne) qui ne résistent ni à la compétition imposée par les marchés mondiaux, ni à la tyrannie du contrôle qu’exercent les grandes entreprises du secteur de distribution.

Par ailleurs, l’assurance d’un minimum vital serait d’un intérêt considérable pour que les nombreux projets et vocations de jeunes qui aimeraient faire de l’agriculture et du milieu rural leur mode de vie puissent voir le jour. Avec ce revenu minimum garanti pour les pratiques agricoles écologiques et adaptées aux besoins locaux, on favoriserait également la reconversion des professionnels qui pratiquent aujourd’hui un modèle de production intensif et productiviste, responsable de la pollution et du changement climatique.

Restructurer un système d’aides discriminatoire

Projeter un revenu de base agricole signifierait adopter un pacte social ayant pour vocation de soutenir collectivement notre territoire rural, comme fut celle de la PAC en son temps. L’enjeu désormais réside dans la relocalisation de l’économie et dans le détachement vis-à-vis des marchés internationaux, des notions fondamentales, en repensant aux conséquences que pourrait avoir l’accord commercial trans-atlantique TAFTA sur une agriculture européenne déjà en crise. Le débat doit avoir lieu dans la société toute entière, et plus particulièrement dans le secteur agricole, habitué à un système de subventions aussi discriminatoire que controversé, qui devrait se positionner sur une proposition à caractère redistributif.

Dans tous les cas, je crois qu’il vaut la peine d’explorer cette proposition, non pas comme une solution unique ou une panacée, mais comme une proposition de transition dans laquelle les sacro-saintes valeurs de productivité et de compétitivité et du libre-marché se verraient dépassées par les notions de sobriété, de suffisance et de solidarité.


Adaptation française : Elena Ambühl

Traduction de l’article de Gustavo Duch Guillot, publié le 19 juin 2016.

Gustavo Dutch est coordinateur de la revue Souveraineté alimentaire, Biodiversité et Cultures et cofondateur de l’ONG Vétérinaires sans frontières en Espagne

À propos

Le MFRB est une association transpartisane créée en mars 2013. Il se donne pour mission de promouvoir le revenu de base jusqu’à son instauration en France. Il regroupe plus de 80 dynamiques locales sur le territoire.

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