imageLa très intéressante  revue n°11 d’ATTAC consacrée « au travail en question » étrille le revenu d’existence dans trois de ses articles. Le premier, éditorial de Jean-Marie Harribey et Jean Tosti intitulé : « Travail et revenu sont dans un bateau… » rappelle « qu’il n’y a  pas de valeur économique qui ne soit produite par le travail humain. Et que vouloir détacher, au niveau de la société dans son ensemble, l’une de l’autre revient soit à adhérer au mythe de la génération spontanée une figure du créationnisme en économie, soit à croire en la fécondité du capital ». Ainsi le revenu de base ne serait que poudre aux yeux agitée par les libéraux pour contourner, voire faire disparaître le salaire minimum.

Dans un deuxième article « Travail collectif, valeur et revenu : l’impossible dissociation » J.-M. Harribey alerte sur les risques politiques du revenu d’existence : « Au final, le revenu inconditionnel renvoie à une conception individualiste de la société antagonique avec l’obligation de valider socialement la valeur susceptible d’être créée et distribuée. À cette aporie théorique s’ajoutent plusieurs risques politiques. Celui de voir le capitalisme en crise se saisir de cette proposition pour libéraliser davantage l’emploi de la force de travail, l’uberisation sans protection étant le nouveau modèle rêvé par un patronat de combat. Celui de réduire le projet de réduction du temps de travail pour tous à une « sortie de l’emploi » individuelle, le risque étant encore plus grand pour l’autonomie des femmes. Celui de dissoudre un peu plus les collectifs humains, dont les collectifs de travail qui restent un des facteurs de socialisation. »

Dans un troisième article intitulé « Revenu d’existence, une nouvelle piste pour les politiques néolibérales », Stéphanie Treillet dans un premier temps démonte le mythe de « la fin du travail », sur lequel reposent de nombreuses propositions de revenu d’existence. « Fausse sur le plan du diagnostic économique, cette idée ne tient pas non plus la route sur le plan des valeurs et du sens de la vie en société ». Ensuite le revenu universel dessinerait les contours « d’une société duale, divisée entre ceux/celles qui arriveront à faire reconnaître socialement leur activité et à en vivre, et ceux/celles qui n’y arriveront pas ou s’y refuseront, et toucheront un revenu en contrepartie ». Et « le projet de revenu d’existence constitue une renonciation à la lutte contre le capital, et revient de fait à lui laisser le champ libre » car le revenu d’existence « ne permet pas de construire un rapport de force, ni dans l’entreprise, ni en dehors. » Enfin l’auteure revient sur l’idée que le revenu d’existence ne serait que le dernier avatar du « salaire maternel » et contribuerait à cantonner à nouveau les femmes dans la sphère du foyer. Le revenu d’existence serait une régression majeure dans la lutte pour l’autonomie des femmes.

Ainsi pour l’association ATTAC France, il n’y aurait rien de bon dans ce machin bien mal défini de revenu d’existence et s’il est évident que pour la droite libérale c’est un super cheval de Troie pour en finir une fois pour toute avec notre système social, la gauche radicale ou alternative n’aurait rien à faire sur ce terrain fangeux.

Après cette condamnation sans appel, j’ose tenter de m’enfoncer dans les sables mouvants de ma pensée peu orthodoxe pour tendre la main à ce diable de revenu d’existence et essayer de le sauver des courants tumultueux du libéralisme économique ambiant.

Des vérités, oui mais après ?

Certes « s’il n’y a  pas de valeur économique qui ne soit produite par le travail humain »il est de plus en plus difficile d’affecter en toute circonstance une juste valeur économique à ce travail humain. Il ne s’agit plus de compter les pièces réalisées dans la journée pour définir un salaire, ou d’ajuster un niveau de rémunération en fonction d’une qualification précise suivant une grille prédéfinie. La notion de travail est pour beaucoup de plus en plus floue et la création de richesses ne se limite plus à l’usine, au bureau ou au chantier. À cette dispersion temporelle et géographique il faut ajouter une  polarisation de plus en plus importante du marché du travail entre un secteur  hautement qualifié (par exemple pour fabriquer les robots) et un secteur d’emplois peu qualifiés (pour par exemple expédier chez Amazon les produits fabriqués par les robots). Ainsi les gains de productivité dans un secteur (l’assemblage) peuvent se traduire non seulement par du chômage mais aussi  trop souvent par un déversement des emplois vers des secteurs moins productifs et moins qualifiés, emplois précaires et interchangeables. Ce contraste de plus en plus fort entre un travail intellectuel, hautement qualifié, valorisant et valorisé et la multiplication des « jobs  à la con » souvent externalisés se traduit par une répartition de plus en plus inégales des revenus salariaux avec les salaires de plus en plus élevés pour les cadres et techniciens alors que la masse en bout de chaine doit se satisfaire de rémunérations minables, souvent subventionnées par l’impôt, tout en subissant une flexibilité des horaires pour coller au plus près du flux de la production ou de la consommation. Cet écart explique en partie la stagnation, depuis quelques temps, du revenu médian dans les pays du capitalisme avancé et contribue aussi à la stagnation de la productivité globale (le nombre d’heures global ne diminuant pas alors que la qualité du travail se déprécie et que la production plafonne par une demande à bout de souffle). On assiste non pas à la fin du travail mais à sa dispersion et à sa déstructuration. Dans ce contexte, si on y ajoute le dumping social dû à la mise en concurrence des travailleurs du monde entier avec les délocalisations et la contractualisation de travailleurs étrangers détachés, on assiste à une dégradation sensible de la part des salaires dans le partage de la valeur ajoutée et une rémunération du capital, par les dividendes, de plus en plus confortable,  ce qui contribue encore à la montée des inégalités. Inégalités renforcées  par la réalisation des plus-values boursières et immobilières.

Enfin l’accélération de l’innovation qui  va beaucoup plus vite que l’évolution des sociétés et des systèmes sociaux qui les structurent, ce que Bernard Stiegler appelle la disruption, a pour conséquence que ceux qui s’approprient cette innovation technologique, imposent des modèles qui détruisent les structures sociales existantes et rendent les pouvoirs  publics impuissants. Ainsi l’ uberisation de l’économie par de grandes plateformes numériques déterritorialisées qui assèchent les États en détournant leur contribution fiscale et qui dynamitent le système social en ne faisant appel qu’à des travailleurs indépendants, en se libérant de l’obligation de leur assurer une protection sociale et de leur fournir l’ outil de travail, a pour conséquence une accélération de la concentration de la richesse produite dans de moins en moins de mains.

S’il est très contestable d’annoncer la fin du travail, et si nous sommes d’accord avec les auteur·e·s des articles cités sur le fait que la valeur économique est bien produite par le travail humain, il est aussi incontestable :

  1. que la richesse produite n’est pas distribuée mais est captée par une petite minorité et que devant la stagnation de l’économie réelle, une économie fictive tente par la magie de bulles financières ou immobilières d’ajouter encore un peu de richesse à la richesse des hommes.
  2. que c’est bien dans la réalité d’aujourd’hui, après quatre décennies de dérégulation, que l’on assiste à l’émergence de cette société duale et le revenu d’existence n’y est pour rien.

Déjà en septembre 1995, sous l’égide de la fondation Gorbatchev, « cinq cents hommes politiques, leaders économiques et scientifiques de premier plan » se sont réunis à l’hôtel Fairmont à San Francisco. L’assemblée commença par reconnaître une évidence indiscutable : que « dans le siècle à venir (21e siècle), deux dixièmes de la population active suffiraient à maintenir l’activité de l’économie mondiale ». Alors que faire pour gouverner les 80 % d’humanité surnuméraire dont l’inutilité a été programmée par la logique libérale ? La solution qui au terme du débat s’imposa, fut celle proposée par Zbigniew Brzezinski (ancien conseiller de Jimmy Carter) sous le nom de tittytainment. Il s’agissait de définir un « cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète » [1]. Ce que Le Lay, Président Directeur Général de TF1 traduisit pour les annonceurs par cette tirade devenue célèbre : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ».

Le revenu universel : le nouveau « macho » ?

Si le revenu d’existence inciterait les femmes à regagner leur foyer pour assurer des tâches « non validées socialement » il faut se demander pourquoi, avec ce « salaire maternel relooké », certaines femmes, seraient plus heureuses à la maison que dans l’entreprise.

Au XXe siècle  les femmes ont conquis leur émancipation politique et économique, mais la place qu’elles occupent aujourd’hui dans le monde du travail est loin d’être comparable à celle des hommes. Plafond de verre dans l’évolution des carrières, emplois subalternes ou peu qualifiés, de moindres salaires à travail égal ou qualification identique, telle est la réalité. À cela s’ajoute l’inégalité dans la répartition des tâches dans la sphère familiale et dans l’éducation des enfants. Enfin trop souvent les femmes seules ont la charge des enfants et doivent assurer par n’importe quel moyen les ressources économiques du ménage en sacrifiant du même coup leur part dans l’éducation et l’accompagnement des enfants. Comme le souligne Samira Ouardi [2] les femmes sont bien les grandes perdantes du capitalisme salarial et donc les premières précaires. Encore une fois, l’autonomie des femmes, face aux contraintes qui pèsent sur leurs épaules, est bien trop faible et ce n’est pas ce satané revenu d’existence qui en est la cause. Bien au contraire ce salaire socialisé, individualisé de même montant pour tous et toutes, garantit une autonomie minimale à toutes celles qui n’ont comme seul choix que de rester sous la dépendance d’un conjoint ou d’un travail sans perspective professionnelle gratifiante. Enfin n’est-il pas méprisant de considérer que seule l’obligation d’un emploi de survie, chronophage, serait l’unique porte d’entrée dans la vie sociale. Au contraire, avec ce salaire socialisé, chacun et chacune, en fonction de contraintes individuelles, du rapport à son travail, doit pouvoir choisir, à un moment donné et en accord ou non avec le conjoint éventuel, ce qui  lui convient le mieux en matière de répartition des tâches validées socialement, des tâches domestiques, des loisirs, et autres activités non marchandes. Si initialement, étant donné le déséquilibre des salaires dans le couple, Le résultat dans cette répartition peut aboutir au retrait partiel ou total du marché du travail de la femme, il peut permettre aussi de dégager du temps pour une formation, une reconversion, une valorisation de ses propres talents, ou pour un engagement dans la vie sociale ou politique. Si tout est possible, le pire comme le meilleur, le revenu inconditionnel n’y est encore une fois pour rien. Mais il entrouvre beaucoup de portes, il reste aux femmes comme aux hommes à les pousser.

Que faire ?

Alors que faire pour sortir de cette douloureuse réalité où le monde des salariés, défait et éclaté, ne trouve rien de mieux que de se réfugier dans les bras de démagogues, de populistes d’extrême droite ? Et pourquoi donc disqualifier a priori le revenu d’existence de son rôle émancipateur? Certes ce revenu universel n’est pas le fruit d’une révolution sociale mais il est certain qu’il déclenchera de multitudes révolutions individuelles.

Sans attendre des lendemains qui chantent, en socialisant une partie des revenus d’activité, et en trouvant les moyens de faire aussi contribuer les revenus du capital (capital productif, financier et immobilier) il est possible aujourd’hui  d’allouer immédiatement et de manière inconditionnelle un revenu universel garanti [3], véritable salaire social déconnecté du travail individuel mais bien en lien avec la richesse créée par le travail collectif. Avec ce revenu social garanti on assure à chacun le droit à une existence digne. Suffisant, il doit permettre aux travailleurs et travailleuses de refuser des conditions de travail considérées comme inacceptables et ainsi permettre à chacun de redresser la tête et de trouver sa place socialement pour arracher de nouvelles conquêtes dans le partage du travail et une plus grande valorisation de l’activité humaine.

Il faut dénoncer avec ATTAC  le projet libéral qui vise à détacher l’individu de tout ses liens culturels et sociaux pour en faire un être libre de toute obligation envers autrui et, nous promet-on, libéré aussi de toute tutelle. Solitaire, à la fois égoïste et grégaire dans ses comportements, sous l’emprise de ses propres pulsions, de ses peurs et de ses croyances, avec pour tout bagage sa petite valise du revenu de base, cet être nomade, cet « électron libre » ne manquerait pas d’être mieux exploité par le « grand marché » tant comme travailleur que comme consommateur [4].

Mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, le revenu d’existence, fruit de la solidarité de tous, peut être au contraire un facteur d’émancipation individuelle qui redonne sa place dans la société à celui qui aujourd’hui en est exclu. Par l’autonomie retrouvée cet être humain qui ne peut être qu’un être social retissera inévitablement les liens indispensables à sa survie, à sa protection et à son expression. Par le temps libéré, il pourra se consacrer aussi à faire mieux vivre l’ensemble des institutions politiques, juridiques et culturelles qui sont les fondements de toute société élaborée.

L’urgence de la précarité grandissante, de la marginalisation d’une part de plus en plus importante de la population, l’inégalité dans la répartition du travail, nous imposent de ne pas s’interdire au nom d’une orthodoxie discutable de mettre en place des mesures de redistribution immédiatement réalisables, qui donnent à l’individu les moyens de son émancipation sans attendre un hypothétique grand soir.

« Chacun de nous peut changer le monde. Même s’il n’a aucun pouvoir, même s’il n’a pas la moindre importance, chacun de nous peut changer le monde »

— Václav Havel, quelques semaines après la chute du mur de Berlin.

Note : Lire aussi la réponse de Baptiste Mylondo aux désaccords d’ATTAC.

Article initialement publié sur le blog du Monde Aternative 21.


 


[1] Jean Claude Michéa, L’enseignement de l’ignorance, Éditions Climats, pp 41-42.


[2] Ouardi Samira, Le revenu universel, outil de lutte féministe ?, Revue Mouvements, 2013/1 N° 73, pp 79-81.


[3]  Ça changerait quoi pour vous un revenu de base universel inconditionnel tout au long de la vie ? Un essai de simulation.


[4] Dany Robert Dufour, L’individu qui vient … après le libéralisme, Denoël 2011, p33 : « Il en ressort que, contrairement à ce qu’on dit généralement, l’individu n’a encore jamais véritablement existé dans nos sociétés occidentales. (…)  Nos sociétés libérales souffrent d’égoïsme. (…) Elles souffrent  en fait d’un manque d’individualisme. Elles manquent de cet individu qui pense et agit par lui-même, elles manquent de cet individu dont il faut comprendre qu’il ne peut réaliser son idéal qu’en s’appuyant sur d’autres individus qui pensent et agissent également par eux-mêmes. »

À propos

Le MFRB est une association transpartisane créée en mars 2013. Il se donne pour mission de promouvoir le revenu de base jusqu’à son instauration en France. Il regroupe plus de 80 dynamiques locales sur le territoire.

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