Michel Trégou souhaite nous faire partager ici ses analyses sur l’économie distributive, un moyen de distribuer le revenu universel sans passer par une redistribution des revenus.

Depuis quelques années le revenu de base fait l’objet d’articles et de déclarations diverses. Certains hommes (et femmes) politiques se sont emparés du sujet. Je pense en particulier – entre autres et par exemple – à Dominique de Villepin, Christine Boutin et plus près de nous Benoit Hamon. Considérant ce parrainage comme valant imprimatur je me suis cru autorisé à vous proposer mes modestes réflexions sur ce sujet. En effet je considère – à tord ou à raison – que notre système économique actuel (que vous qualifierez, au choix de « capitalisme » ou de « libéralisme ») a démontré depuis plus de 40 ans son incapacité à résoudre le problème de la raréfaction du travail humain et de la croissance des inégalités.

I – Bref historique du « distributisme »

1888 : Edward BELLAMY, journaliste à Boston, décrit dans un roman d’anticipation, Looking Backwards que je traduirai par « En regardant en arrière », la première ébauche connue d’une économie de type « distributiste ». Dans ce roman le travail est organisé par l’Etat sous une forme toute militaire. Cet ouvrage atteignit le million d’exemplaires, il sera traduit en français en 1891 et re-publié quarante ans plus tard par Jacques DUBOIN, sous le titre de Cent ans après.

N’en déplaise à certains, il en est qui font remonter le « distributisme » à Léon XIII et à son encyclique Rerum Novarum datée du 15 mai 1891. J’ai eu beau m’infliger la lecture de cette encyclique (ce qui ne m’était jamais arrivé) je n’ai pas trouvé – sans doute l’aurai-je mal lue – de relents « distributistes ». Tout au plus l’affirmation de la nocivité du communisme/socialisme (les deux notions étaient confondues à son époque), un plaidoyer brûlant en faveur de la propriété et une réserve consistant à faire le vœux (pieux, bien sûr) que « le plus grand nombre possible de prolétaires devraient pouvoir devenir propriétaires ». Pas de quoi, à mon sens, faire de Léon XIII un chantre du distributisme…

Cette encyclique entraîna la conversion de G.K. Chesterton qui fut l’un des principaux hérauts du « distributisme » tel que le comprenait les Anglo-saxons (et l’ignorait les Français). L’idée principale de Chesterton ne consistait pas à faire dépendre le citoyen de l’État, mais au contraire à le libérer de l’emprise étatique ou de l’emprise oligarchique pour qu’il retrouve la maîtrise de son destin, afin de lui permettre d’exercer concrètement sa liberté et ses responsabilités dans les domaines qui dépendent directement de lui. Il publiera en 1926 un ouvrage intitulé : Pour une propriété anti-capitaliste édité en français en avril 2009.

1919 : l’écossais H.C. DOUGLAS met au point un système analogue à celui imaginé par BELLAMY, mais sans organisation de type militaire. Au Canada, son système, connu sous le nom de « CREDITISME », donna lieu à un parti qui eut une existence très éphémère.

1935-36 : un mouvement, faisant suite au parti évoqué ci-dessus, est créé par le breton Louis EVEN, exilé au Canada au moment de la séparation de l’Église et de L’État. Il aboutit au Crédit social, sorte de doctrine sociale de l’Église. Il fonde en 1935 un journal « Vers demain », qui existe toujours et a créé en 1999 une antenne en Pologne.

1935 : Jacques DUBOIN, fonde la revue « La grande relève des hommes par la machine » dans laquelle il tente d’associer l’idée d’irréversibilité du progrès technique avec celle du droit au travail pour tous. Il prend lentement position en faveur de l’économie distributive, allant jusqu’à prôner l’égalité économique (en clair l’égalité des revenus).

1936 : Georges VALOIS publie un PLAN qui met en forme les idées de ses différents prédécesseurs, ainsi que celles du philosophe Gustave RODRIGUEZ, auteur d’un « Droit à la vie ». Une tentative d’allier les différents courants échoue, DUBOIN se refusant à donner au mouvement une coloration politique.

1940 : RODRIGUEZ se suicide à Biarritz au moment de l’entrée de l’armée allemande à Bordeaux. VALOIS meurt en déportation à Bergen-Belsen en 1945. A 67 ans Jacques DUBOIN reste seul en piste pour assurer la promotion de l’idée  »distributiste » ce qu’il fera jusqu’à sa mort en 1976.

II – Biographie rapide de Jacques Duboin

Il naît en 1878 dans une famille de magistrats. Comme de nombreux enfants de la bourgeoisie au tournant du XXe siècle il a reçu une éducation très « européenne », avec apprentissage de l’anglais en Angleterre et de l’allemand en Allemagne. Diplômé de l’École supérieure de commerce, licencié en droit, il s’oriente vers une carrière diplomatique, et effectue un stage d’attaché commercial au Consulat de France à New-York.

Bien qu’ajourné, puis classé service auxiliaire, il s’engage en Août 1914, il terminera Capitaine en 1919 et est mis à la disposition du Ministre des affaires étrangères. En 1921 revenu à la vie civile il est élu député de la Haute-Savoie. Son expérience militaire fera qu’il s’opposera à Maginot, alors Ministre de la guerre. Ce dernier défend un budget qui fait une très large place à la cavalerie (157 000 chevaux pour 67 régiments de cavalerie). DUBOIN préconise l’utilisation des chars (bien avant DE GAULE). Cela donne lieu à une répartie célèbre de DUBOIN, répondant au Ministre :

« Vous m’avez demandé ce qu’était une armée moderne. Je vais essayer de vous en donner une définition. Une armée moderne, c’est une armée qui se reconnaît à l’odorat : elle sent le pétrole et ne sent pas le crottin. C’est une armée où le moteur mécanique joue le principal rôle ».

Pour anecdotique qu’elle paraisse cette intervention de DUBOIN député préfigure le DUBOIN « distributiste » qui tirera, progressivement par la suite, les conséquences de trois constatations qu’il a faites :

  • La montée en puissance de la mécanisation, ainsi que de l’énergie.
  • L’importance de la monnaie qui sera l’objet de son 1er livre écrit à l’âge de 45 ans (1923) mais aussi de son dernier, Pourquoi manquons-nous de crédit, écrit à plus de 80 ans (1961).
  • L’augmentation de la production et son corollaire paradoxal de la diminution (très relative) de la consommation.

En 1925 DUBOIN publie Réflexion d’un français moyen où il analyse l’inflation et les progrès techniques. Ce livre attire l’attention du Président du Conseil, A. BRIAND, qui lui offre, aux côtés de CAILLAUX, le poste de sous-secrétaire d’état au Trésor. Il sera donc aux premières loges pour observer la situation, approfondir et affiner une analyse qui le mènera à devenir le principal artisan des thèses « distributistes ».

Au total DUBOIN nous laissera 20 livres, dont seuls 3 sont réédités. Il a eu son heure de gloire avant et après la dernière guerre, ses idées donnant lieu à des conférences très suivies, en France, en Belgique, en Suisse et au Maroc. Ses idées ne survivront pas à ce que l’on a coutume d’appeler les « 30 glorieuses ». Depuis sa mort, en 1976, l’idée est défendue, notamment, mais pas exclusivement, par sa fille Marie-Louise DUBOIN qui édite toujours la revue de son père sous le nom de : « La grande relève : mensuel de réflexion socio-économique vers l’ECONOMIE DISTRIBUTIVE ».

Voilà. La prochaine fois nous entrerons en détail dans une des formes de « distributisme » car vous l’aurez compris tous ces « historiques » ne défendent pas la même version du « distributisme » et il m’a bien fallu choisir…

Michel Trégou


Photo : CC Pixabay.