Aujourd’hui, la monnaie est créée par le crédit bancaire : au moment où une banque fait un crédit à une entreprise ou un ménage, elle ne mobilise pas de la monnaie qu’elle a dans ses caisses, elle crée la monnaie qu’elle prête. Elle équilibre ensuite ses comptes grâce aux dépôts bancaires permis par ce nouveau prêt, ou alors en empruntant aux autres banques ou à la banque centrale le montant nécessaire. Au contraire, la monnaie est détruite lorsqu’un emprunteur rembourse son crédit à la banque.

Cette forme de création monétaire a deux inconvénients : elle est inégalitaire et elle accroît les bulles spéculatives et les risques de crise qui peuvent s’ensuivre. Elles est inégalitaire car comme le dit le dicton, « on ne prête qu’aux riches » : on prête plus facilement et avec un taux d’intérêt plus faible à un ménage ayant un gros apport et un revenu conséquent ou à une multinationale qu’à un ménage modeste ou à une PME. Ainsi la forme que prend aujourd’hui la création monétaire bénéficie plus aux riches qu’aux pauvres.

Par ailleurs, cette forme de création monétaire accroit les cycles. En période de croissance, les perspectives de profit sont élevées et incitent de nombreux opérateurs financiers à s’endetter pour investir sur les marchés financiers en utilisant l’effet levier. Le risque est grand alors qu’apparaisse une bulle spéculative : l’augmentation du crédit, qui accroît la masse monétaire, est investie sur le marché des actifs (boursiers ou immobiliers), augmentant ainsi leur valorisation ; ceci incite toujours plus d’opérateurs à s’endetter afin de bénéficier de ces hausses de prix. Ce cycle auto-entretenu conduit à une survalorisation des actifs bien au-dessus de ce que reflètent les fondamentaux économiques. Lorsque les investisseurs se rendent compte que les actifs qu’ils ont acheté sont survalorisés, ils cherchent à les revendre au plus vite, ce qui diminue encore plus le prix de ces actifs conduisant à une spirale déflationniste : c’est l’explosion de la bulle qui débouche sur la crise. Les agents ayant des titres trop dévalorisés en comparaison de leurs dettes préfèrent se désendetter plutôt que de consommer, ce qui accélère le processus dépressif. Et le désendettement est d’autant mois efficace que plus les agents veulent se désendetter, plus ils vendent leurs actifs et plus la valeur de ces actifs chute. Dans ces périodes de reflux du crédit et de hausse des remboursements, la masse monétaire se contracte. C’est ce qu’a montré Irvin Fisher dès 1933.

En outre, dans ces périodes de crise, la banque centrale cherche à relancer l’activité en favorisant le crédit par des taux d’intérêt quasi-nuls. Mais les entreprises et les ménages étant trop peu confiants dans l’avenir, peu d’entre eux prennent le risque de s’endetter. Alors, l’essentiel du crédit est utilisé par les banques pour rééquilibrer leur bilan, voire par certains investisseurs pour spéculer sur les marchés : il n’alimente donc pas l’économie réelle.

Le dilemme est alors le suivant : comment permettre une création monétaire nécessaire pour maintenir le dynamisme de l’activité sans qu’elle n’alimente des bulles de crédit. Certains d’entre nous proposent ainsi que la création monétaire, plutôt que de se faire par le crédit, se fasse par la distribution à chaque citoyen d’un revenu de base : un dividende monétaire en somme. De leur côté, les banques n’auraient plus la possibilité de créer de la monnaie par le crédit et ne pourraient prêter que ce que les épargnants auraient placé en dépôt à terme et ce que la Banque centrale accepterait de leur prêter. Un tel système permettrait que la monnaie en circulation soit plus permanente, que son volume soit beaucoup plus stable et maîtrisable par la Banque centrale. En outre, la monnaie étant directement distribuée aux individus qui ont le choix entre la consommer ou l’investir – notamment dans une entreprise personnelle -, elle alimenterait directement l’économie réelle.

Il est très difficile d’anticiper le montant du dividende universel que l’on pourrait obtenir en créant tout la monnaie sous cette forme sans accélérer l’inflation. On pourrait se caler sur le rythme actuel de création monétaire par les banques, mais la difficulté provient du fait que la masse monétaire est difficilement mesurable puisque la monnaie n’est pas un objet facilement délimitable et quantifiable.

La masse monétaire peut être mesurée par l’agrégat M1 ou l’agrégat M3. Ces indicateurs peuvent nous donner une idée du montant de dividende universel. Ces agrégats augmentent d’environ 6% par an en moyenne, et si l’on divise cette croissance par le nombre de résidents de la zone euro, on obtient un montant d’environ 150 € pour M3, 85 € pour M1. Mais il faut prendre ces montant avec précaution dans la mesure où une telle réforme de la création monétaire conduit à un tel bouleversement des circuits monétaires qui rend fragile toute comparaison sur les montants.

Pour plus d’informations, voir :

Le travail de Gérard Foucher : Manifeste des économistes déterrés

L’article de Stanislas Jourdan : Réinventer le système monétaire par le dividende universel

L’article d’Anatole Kaletsky sur le « quantitative easing por the people » (traduction française)

Lire également l’article Du revenu de base à un protocole monétaire commun ?